Site icon LycéePrépa

Texte à résumer dans l’esprit du CNC, CCINP, E3A (01) thème : « Les arcanes de la création », 2027

Consigne 

Vous résumerez le texte ci-dessous en 100 mots avec une marge de 10% en plus ou en moins. 

Texte 

« Ne faire que ça » : écrire à plein temps apparaît en effet comme un rêve récurrent chez beaucoup d’écrivains, ou d’aspirants-écrivains. Or ce n’est pas tant parce qu’ils s’aligneraient ainsi sur les normes de sérieux « professionnelles », mais parce que serait alors satisfaire cette exigence propre à toute activité de création qu’est – nous y reviendrons – l’investissement maximum de la personne, son implication totale. Dans ces conditions, le temps de travail est indexé non pas, comme ailleurs, sur des normes stable et généralisées, mais sur la situation particulière d’un individu, selon sa capacité à discipliner ou à satisfaire cette ressource très intériorisée et largement incontrôlable qu’est l’inspiration – fût-elle, au minimum, une simple « envie d’écrire ». Pouvoir, à tous moments et en toutes circonstances, se mettre à écrire sans être arrêté par la nécessité de « faire autre chose pour vivre », c’est la marque par excellence du créateur, le gage de son authenticité en même temps que son privilège.

Or ce travail à plein temps n’est pas une condition a priori  de l’exercice des activités de création, comme c’est le cas des autres occupations professionnelles : c’est un état rarement atteint, qui doit être conquis, souvent de haute lutte, contre une autre caractéristique fondamentale de cet univers – à savoir la gratuité. Car les biens qui y sont produits ne le sont pas, ou peu, pour satisfaire à un marché, autrement dit à des besoins définis extérieurement à leur auteur et portés par une demande antérieure à leur production. Tout au contraire, les  œuvres littéraires et artistiques doivent satisfaire à une aspiration personnelle, autrement dit à des nécessités propres à leur auteur (ce qui n’empêche pas qu’elles puissent être « hétérodéterminées », mais par des contraintes formelles, littéraires, plutôt qu’économiques) ; et leur demande éventuelle sera, autant que possible, déterminée postérieurement à leur fabrication, sous peine d’être accusées d’inauthenticité – tels les livres « programmés pour être un best-seller ». Aussi la capacité des produits artistiques à engendrer une rémunération est- elle hautement aléatoire, dépendant de la  façon dont ils réussissent à susciter des demandes monétisables, soit en aval soit, dans le cas des commandes, en amont de la production : « Donc l’artiste vit pour son art. S’il parvient à en vivre, c’est par surcroît. »

            On a donc, d’un côté, le « monde inspiré », où règnent l’antériorité et l’intériorité de la satisfaction engendrée par l’œuvre ; et de l’autre, le « monde marchand », où le producteur s’adapte à la demande, y compris, s’il le faut, en l’anticipant. Il s’agit là de deux régimes hétérogènes, dont l’improbable conjonction – écrire sans avoir à se soucier de ses moyens de subsistance – ne peut s’opérer qu’à deux conditions : soit la chance, dont bénéficient les créateurs « héritiers », qui peuvent vivre d’une rente, ou encore les épouses suffisamment privilégiées pour échapper aux soins du ménage ; soit un effort spécifique. Notons que chance et effort s’originent l’une et l’autre dans une disposition native : dans un cas, on est né héritier (même si l’héritier doit travailler à s’investir dans son héritage pour pouvoir, symboliquement, en hériter) ; dans l’autre, on est né doué (même si le bénéficiaire du don doit travailler à investir cette ressource pour la faire fructifier).

Quant à l’effort nécessaire pour faire converger ces deux mondes hétérogènes, il prend soit la forme d’une réussite (ou d’un échec), lorsque le créateur parvient (ou ne parvient pas)  à faire monter la généralité de la demande vers la singularité du produit, le marché vers l’inspiration, l’argent gagné vers le temps passé à créer ; soit la forme d’un compromis, lorsqu’il se résigne à rabattre ses prétentions à « vivre de son art » sans pour autant le « prostituer ». Et ce compromis peut prendre, lui aussi, deux formes : soit la forme « mercantile » (ou hétéronome) du compromis sur l’art et la qualité de la création, lorsque le créateur rabaisse la singularité du produit vers la généralité de la demande, parvenant à vivre de sa production mais au prix de ses chances de devenir un grand créateur ; soit la forme « artiste » (ou autonome) du compromis sur le marché et la qualité de la vie du créateur, lorsque celui-ci consent à réduire ses aspirations existentielles au profit de ses aspirations créatrices. Enfin, cette dernière forme de compromis autorise encore deux applications : soit le compromis sur l’argent, lorsque l’intéressé sacrifie son confort matériel (niveau de vie) voire affectif (vie de famille) ; soit le compromis sur le temps, lorsqu’il sacrifie une part de cette ressource, pourtant fondamentale dans l’univers intellectuel et artistique, où le travailleur a pour principal instrument une compétence incorporée dématérialisée, et indexée sur sa propre disponibilité.

Étant donné, d’une part, l’incompatibilité des valeurs de création avec cette double exigence professionnelle du sérieux qu’est « vivre de son activité » et « travailler à plein temps », et d’autre part, la rareté des réussites autorisant la conciliation du « monde inspiré » avec le « monde marchand », on conçoit que le compromis soit, chez les créateurs, monnaie courante. Mais les différentes formes qu’il est susceptible de prendre sont inégalement légitimes, c’est-à-dire inégalement conformes aux valeurs ayant cours dans cet univers. »

Nathalie Heinich, Être écrivain, Création et identité, Paris, La Découverte, 2000, pp. 27-29

Exit mobile version