Espace-CPGERésumé/dissertation

Texte à résumer, format CNC, CCINP, E3A (3).

Thème de français-philosophie des CPGE scientifiques pour l'année 2021-2022: "L'enfance"

Oeuvres au programme:


                                         

Profils des oeuvres au programme de l'année 2021-2022 des CPGE scientifiques (thème: L'Enfance)

                                                               

La mission du précepteur que vous donnerez à votre enfant – et dont le choix conditionne la réussite de son éducation – comporte plusieurs autres grandes tâches dont je ne parlerai pas, parce que je ne saurais rien en dire de valable. Et sur le point à propos duquel je me mêle de lui donner un avis, il m’en croira pour autant qu’il y verra quelque apparence de raison.

À un enfant de bonne famille, qui s’adonne à l’étude des lettres, non pas pour gagner de l’argent (car un but aussi abject est indigne de la grâce et de la faveur des Muses, et de toutes façons cela ne concerne que les autres et ne dépend que d’eux), et qui ne recherche pas non plus d’éventuels avantages extérieurs, mais plutôt les siens propres, pour s’en enrichir et s’en parer au-dedans, comme j’ai plutôt envie de faire de lui un homme habile qu’un savant, je voudrais que l’on prenne soin de lui choisir un guide qui eût plutôt la tête bien faite que la tête bien pleine. Et qu’on exige de lui ces deux qualités, mais plus encore la valeur morale et l’intelligence que le savoir, et qu’il se comporte dans l’exercice de sa charge d’une nouvelle manière.

Enfant, on ne cesse de crier à nos oreilles, comme si l’on versait dans un entonnoir, et l’on nous demande seulement de redire ce que l’on nous a dit. Je voudrais que le précepteur change cela, et que dès le début, selon la capacité de l’esprit dont il a la charge, il commence à mettre celui-ci sur la piste, lui faisant apprécier, choisir et discerner les choses de lui-même. Parfois lui ouvrant le chemin, parfois le lui laissant ouvrir. Je ne veux pas qu’il invente et parle seul, je veux qu’il écoute son élève parler à son tour. Socrate, et plus tard Arcésilas, faisaient d’abord parler leurs élèves, puis leur parlaient à leur tour.

« L’autorité de ceux qui enseignent nuit généralement à ceux qui veulent apprendre. »

[Cicéron, De natura deorum, I, 5].

Il est bon qu’il le fasse trotter devant lui pour juger de son allure, et jusqu’à quel point il doit descendre pour s’adapter à ses possibilités. Faute d’établir ce rapport, nous gâchons tout. Et savoir le discerner, puis y conformer sa conduite avec mesure, voilà une des tâches les plus ardues que je connaisse ; car c’est le propre d’une âme élevée et forte que de savoir descendre au niveau de l’enfant, et de le guider en restant à son pas. Car je marche plus sûrement et plus fermement en montant qu’en descendant.

Si, comme nous le faisons habituellement, on entreprend de diriger plusieurs esprits de formes et de capacités si différentes en une même leçon et par la même méthode, il n’est pas étonnant que sur tout un groupe d’enfants, il s’en trouve à peine deux ou trois qui tirent quelque profit mérité de l’enseignement qu’ils ont reçu.

Que le maître ne demande pas seulement à son élève de lui répéter les mots de sa leçon, mais de lui en donner le sens et la substance. Et qu’il juge du profit qu’il en aura tiré, non par le témoignage de sa mémoire, mais par celui de son comportement. Qu’il lui fasse reprendre de cent façons différentes ce qu’il vient d’apprendre, en l’adaptant à autant de sujets différents, pour voir s’il l’a vraiment bien acquis et bien assimilé ; et qu’il règle sa progression selon les principes pédagogiques de Platon. Régurgiter la nourriture telle qu’on l’a avalée prouve qu’elle est restée crue sans avoir été transformée : l’estomac n’a pas fait son travail, s’il n’a pas changé l’état et la forme de ce qu’on lui a donné à digérer.

Notre esprit ne se met en branle que par contagion, lié et assujetti qu’il est aux désirs et aux pensées des autres, esclave et captif de l’autorité de leur exemple. On nous a tellement habitués à tourner à la longe, que nous n’avons plus d’allure qui nous soit propre : notre vigueur et notre liberté se sont éteintes.

Michel de MONTAIGNE, « Essais », Livre I, (traduction en français moderne par Guy de PERNON d’après le texte de l’édition de 1595) p.p. 210-213.  

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